Jocelyn Dumais Le croisé du travail

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Le Droit, Pierre Jury rencontre Jocelyn Dumais – Jeudi 11 Février 1999

Le croisé du travail

Jury, Pierre
C’est pour «la cause» qu’il accepte l’entretien. Une cause pour laquelle il se débat depuis six ans maintenant et pour quelques années encore puisque la Cour suprême étudie la question et le Tribunal international du travail, en Suisse, constituera une ultime étape. Après, gageons qu’il trouvera une autre tribune où la défendre…rencontre-ledroit[1]

Il l’appelle «droit au travail» mais d’autres diront que ce sont les syndicats qu’il attaque à mots cachés. Pourtant, Jocelyn Dumais se défend bien de haïr les syndicats. Il leur trouve même du bon. «Le syndicat a un rôle à jouer, la base du mouvement syndical est bonne. Le syndicat est même nécessaire. Il devrait être l’ange gardien de la Loi sur les normes du travail», suggère l’entrepreneur.
Mais chemin faisant, les syndicats ont changé, croit-il. «Ce mouvement de rue a donné lieu à une soif du pouvoir. «Plus on monte dans la hiérarchie, plus il y a de la corruption. En haut, les gens veulent protéger leurs jobs.
«Ces représentants ne veulent plus laver les malades ou travailler sur un chantier de construction. Les chefs syndicaux sont même devenus ministres», rappelle-t-il, citant les passés militants des Guy Chevrette, Pauline Marois et Louise Harel.
«Ils ont même pris le pouvoir dans quatre provinces: au Québec, au Manitoba, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique! «Aujourd’hui, les syndicats ont soif de pouvoir.»
Jocelyn Dumais en veut au système que l’État a mis en place dans la construction, main dans la main avec les syndicats et de gros entrepreneurs. Un système qui se cache derrière des expressions comme «carte de compétence» mais qui ne sont autres, à son avis, que des permis de travail.
Et tout le monde a droit au travail, est-il convaincu. D’où le groupe de pression qu’il a créé de toutes pièces, l’Association pour le droit au travail.
Dès janvier 1992, il enfourchait sa cause et entamait des procédures juridiques qui risquent de faire époque. Il venait de recevoir une contravention de 300 $ pour avoir aidé un de ses employés à pelleter du ciment pour jeter les fondations d’une maison de la rue Ernest-Gaboury, un projet du promoteur Percy Gagnon. «J’ai payé. Incluant les frais, 315 $. Puis, j’ai réalisé ce que j’avais fait. Je me suis dit que ce n’était pas correct. Ou j’étais malade, ou c’était le système.»

D’une cause à l’autre, il n’arrête plus.
Ses dossiers embêtent drôlement les grands syndicats… et fait tout autant plaisir aux patrons! Il reçoit d’ailleurs de l’aide d’un peu partout dans cette croisade. Il soutient cependant «n’avoir jamais accepté d’argent d’organisations qui cherchent à profiter des travailleurs».

Homme du lac2002-02-22PhotoLeDroitJocelyn
Jocelyn Dumais vient du Lac-Saint-Jean, de Lac-Bouchette, en fait, un petit village qui compte l’homme fort Victor Delamarre comme plus illustre habitant et où deux générations de Dumais ont été maires, son père perdant une course par un cheveu. M. Dumais, qui dit n’avoir aucune affiliation ou ambition politique, a roulé sa bosse un peu partout au pays avant de jeter l’ancre en Outaouais, en 1981.
«Par hasard», explique ce spécialiste en coffrage, les fondations des bâtiments quoi. «J’étais à Windsor. Chrysler était sur le bord de la faillite et toute la place était en récession. Il n’y avait plus d’ouvrage et j’avais fait des contrats un peu partout en Ontario. Un jour, j’ai dit à ma femme: ‘On s’en va à Ottawa! C’est la capitale, il y a un million d’habitants et le gouvernement va engager du monde pour trouver des solutions à la récession.’»
Cette pensée un peu simpliste a au moins eu le mérite de le mettre sur la bonne voie. Depuis qu’il est débarqué dans la région de la capitale, il se tient occupé. Il a déjà eu une quinzaine d’hommes à son emploi.
Et s’il n’en a plus que quatre, cela ne l’inquiète pas le moins du monde. «J’ai toujours su que j’allais travailler quelque part.»
Ici, c’est Lucien Legault, de Constructions Legault, à Orléans, qui lui a donné sa chance. Année après année, il jette les fondations d’une trentaine de maisons pour eux.

Il a quitté le Lac-Saint-Jean «pour voir du pays».
«Quand tu viens d’un petit village de 1300 habitants, la curiosité est là. En ville, tout est à portée de la main. On n’a pas nécessairement le goût d’aller voir ailleurs. Moi, je suis parti en 1969, je voulais travailler dans l’Ouest, je voulais apprendre l’anglais.»
Cette volonté a peut-être aussi été héritée de son père, Alfred Dumais, qui est parti de chez lui à l’âge de 12 ans. Au Lac, il ne retourne que de temps en temps, entre autres voir son ami d’enfance, Donald Larouche, devenu… syndicaliste.
Cet exil volontaire, les sept enfants de la famille l’ont ressenti et sont aujourd’hui éparpillés entre la Mauricie, Québec et la Colombie-Britannique.
Plus lui, en Outaouais. Et la mère, Laurence Gagnon, toujours pimpante à 76 ans, qui prend maison en alternance chez un de ses enfants, à tous les trois mois.

Boulot nomade
Au fond, Jocelyn Dumais a toujours été un peu nomade, absolument pas attaché à un endroit bien longtemps. On se surprend qu’il soit à Hull depuis plus de 15 ans! Issu «d’une famille de travailleurs», il a été facteur, papetier, puis manoeuvre à l’Alcan, en Colombie-Britannique. Quand l’usine de l’Alcan à Kitimat tombe en grève en 1970, ce féru de généalogie et de casse-tête, dans ses temps libres, n’attend pas assis sur ses mains.
Après une courte visite à la maison, il reprend l’autobus vers Montréal. Au terminus, on annonce le prochain départ vers Cornwall. «Trop petit», se dit-il, et il poursuit sa course vers Toronto, puis Sudbury, où il fait un bout dans les mines.
Il s’installe finalement à Windsor où, sur-le-champ, on lui offre un job sur les lignes de montage de Chrysler. «Mais je n’aimais pas le boulot. Je faisais 3,65 $ l’heure et quand la grève de l’Alcan s’est terminée, j’ai demandé un congé sans solde. C’est qu’il faisait 4,20 $ là-bas. J’ai prétendu que mon père était mort – je l’ai tué souvent, lui!» Il se lasse de Kitimat aussi: à 600 milles de Vancouver, ce petit bourg de 13 000 habitants, «c’est plate quand tu as 18 ans et qu’il n’y a pas de filles de ton âge!»

Il revient à Windsor.

Par hasard, il passe près d’un chantier de construction et demande si on a besoin d’hommes. Au fond d’un trou boueux, le gars des fondations répond que oui. Ça paie 5,02 $ l’heure. N’attendant ni une ni deux, raconte M. Dumais, il s’y jette. «Petits souliers en cuir aux pieds et chemise de soie sur le dos. Avec un tel salaire, je me dis que ce n’est pas grave, j’en acheterais d’autres!» L’ignorant totalement, il venait de trouver sa vocation.
Plus d’un quart de siècle plus tard, il coule encore des fondations. En ce sens, il a fait comme des milliers d’autres travailleurs de la construction, sans formation aucune: il est sauté dedans et a appris à regarder faire les autres.
Jusqu’à récemment, et peut-être est-ce encore le cas, c’est ainsi que les gens des chantiers apprenaient leur métier. Avec la restauration, le bois et le taxi, la construction était l’une des rares portes d’entrée du marché du travail pour les décrocheurs, rappelle M. Dumais, qui s’indigne qu’on leur exige, 20 ou 30 ans plus tard, des équivalences scolaires et de passer des examens de compétence.
Combien sont-ils, parfois même analphabètes fonctionnels, à avoir sacré l’école de côté, comme il l’a fait, lui, en 11e année – non par manque de talent, mais par manque d’intérêt – pour se retrouver sur un chantier?

Débuts en affaires
À Windsor, il besogne pour la division canadienne d’une petite société américaine, TNM Poured Foundation, du Michigan. En 1973, ils veulent mettre fin à leurs activités en sol canadien parce que les chantiers sont trop petits. C’est finalement deux ans plus tard que la chance se présente sur un plateau d’argent. On lui refile un contrat pour 40 maisons et son boss lui fournit même tout l’équipement: panneaux, camion, contacts à la cimenterie. Cherchant un nom de compagnie, il voit le mot Linden dans le journal local. Pur hasard, évidemment. Il s’agit d’une petite ville du Michigan: aujourd’hui, il oeuvre toujours sous la raison sociale Coffrages Linden. Il reste à Windsor jusqu’à la grande récession de 1981, alors que Chrysler est sur le bord de la faillite. «Il y avait du boulot partout en Ontario, mais rien à Windsor.» Il quitte rapidement, traînant cette fois femme et enfants jusque dans le petit quartier de Ferme Limbour.
«Ici, c’est chez nous», lance l’homme matinal. Son caractère de nomade, il le vit à l’intérieur de la région, à bord de son camion où il passe ses journées, entre les chantiers et son téléphone.

Passage éphémère
Jocelyn Dumais ne s’émotionne pas que pour des histoires de gars de construction interdits de travailler, faute de carte.
Lorsqu’il se rappelle de cet accident d’auto, en 1972, il veut vite changer de sujet. «J’ai perdu ma blonde dans un accident. Je me suis endormi au volant, on a capoté, elle est décédée. Elle s’appelait Claire Richard. Le temps passe, mais on n’oublie pas», termine-t-il d’un petit rire nerveux, mal à l’aise avec ce souvenir. Mais l’épisode a moulé sa pensée.
Son rêve adolescent de devenir millionnaire, il l’a balancé par-dessus bord depuis longtemps. «Je n’y pense plus aujourd’hui. Ce décès m’a fait réaliser que la vie est bien courte, il faut profiter de ses yeux pour voir autour de soi. Je suis un optimiste.»
Optimiste qu’il saura vivre des jours calmes avec son épouse, Jeanne-Mance Bélanger, une fille du Témiscamingue rencontrée à Windsor, quelques années après l’accident, employée du Centre hospitalier des Vallées-de-l’Outaouais.
Optimiste que ses fils, Stéphane et Patrick, âgés respectivement de 21 et 16 ans, sauront mieux tirer leur épingle du jeu que leur père. Optimiste aussi qu’il gagnera sa cause pour le droit au travail, un genre d’héritage qu’il s’est mis en tête de léguer.

«Je vais gagner, je suis têtu.
«Beaucoup, au début, disaient que je perdais mon temps. Mais je vois l’aide que je rends aux gens.» Il dit recevoir trois ou quatre appels à l’aide par semaine. Si certains ont besoin d’appui, besoin d’un syndicat parce qu’ils ne comprennent pas certaines notions, le Canada doit aller dans le sens des libertés individuelles, soutient-il, et laisser aux gens la liberté d’association, qui doit inclure la liberté de ne pas s’associer.
«J’étais tanné d’entendre le monde chialer contre le système, sans rien faire pour le changer, termine-t-il, en tentant de comprendre pourquoi c’est lui, et pas un voisin, qui a agrippé ce flambeau. Je ne voulais plus entendre parler, je voulais que des choses arrivent.» Et l’optimiste a pris les choses en main.

Illustration(s) : Morin, Étienne Lafleur, Michel Catégorie : Actualités Lieu(x) géographique(s) – Le Droit : Outaouais Type(s) d’article : Chronique;; Portrait;; Illustration, photo, etc. Taille : Long, 1287 mots © 1999 Le Droit. Tous droits réservés. Doc. : news·19990211·LT·102 news·19990211·LT·102 Ce matériel est protégé par les droits d’auteur.Tous droits réservés.© 2004 CEDROM-SNi

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