Bataille interprovinciale sur le dos des travailleurs

Bataille interprovinciale sur le dos des travailleurs
Les Affaires – 9 mars 2002

Les Affaires
Éditorial, samedi 9 mars 2002, p. 10

Gagné Jean-Paul
À moins d’une surprise, le gouvernement de l’Ontario expulsera de la région d’Ottawa à compter du 9 mars quelques milliers de travailleurs québécois de la construction. Il interdira aussi à ses ministères, au secteur parapublic et aux municipalités de l’Ontario de donner des contrats à des entrepreneurs en construction du Québec.
Même les contrats non gouvernementaux sont dans la mire du ministre ontarien du Travail, Chris Stockwell, qui obligera les entreprises québécoises à s’inscrire auprès du Bureau de protection des emplois de l’Ontario (BPEO) si elles veulent soumissionner dans le secteur privé en Ontario. Elles devront ainsi remplir certaines conditions, dont une garantie de 10 000 $.
Ces ennuis résultent de la remise en vigueur de sa loi de 1999 sur la mobilité dans la construction. Celle-ci a été en application pendant une partie de 1999, mais elle fut révoquée après la conclusion par les deux provinces d’une entente sur la mise en place de mesures assurant la mobilité des travailleurs de la construction entre les deux provinces.
Cette entente a été sous observation pendant deux ans, mais le gouvernement ontarien s’en dit insatisfait, puisque des obstacles empêchent toujours des travailleurs et des entreprises de l’Ontario de travailler au Québec. Par exemple, les entrepreneurs ontariens ne peuvent emmener avec eux au Québec des travailleurs ontariens.
La décision ontarienne fera sentir son effet graduellement, puisque les contrats et les travaux en cours seront respectés. À terme, environ la moitié des 6 000 à 7 000 travailleurs québécois de la construction oeuvrant en Ontario pourraient ne pas pouvoir satisfaire aux exigences du BPEO. Ils pourraient en effet s’avérer incapables de fournir des preuves de compétence et d’expérience et d’obtenir une garantie d’au moins 150 heures de travail d’un entrepreneur ontarien. Bien entendu, ces travailleurs pourraient retrouver leur travail en déménageant en Ontario, mais cela n’est pas évident pour tout le monde.
L’offensive ontarienne est draconienne, mais elle n’est pas vraiment une surprise. Il est vrai que Chris Stockwell est candidat à la chefferie du Parti conservateur ontarien (Mike Harris a annoncé son départ) et qu’une petite guerre protectionniste avec le Québec est susceptible de lui gagner des appuis.
Par contre, il est simpliste de réduire à cette seule cause la dernière attaque ontarienne. Cela fait des années que la loi québécoise sur la construction empêche des travailleurs ontariens de la construction de travailler au Québec malgré les nombreuses ententes signées entre les deux provinces. L’essentiel du problème vient du fait que tous les travailleurs doivent détenir une carte de compétence et être syndiqués pour oeuvrer dans la construction au Québec.
Il en va autrement dans les autres provinces, où les cartes de compétence ne sont obligatoires que pour certains métiers spécialisés et où la syndicalisation n’est pas généralisée. Cependant, des accommodements ont rendu possible la reconnaissance par la Commission de la construction du Québec des compétences de travailleurs ontariens dans plusieurs métiers, mais des obstacles perdurent.
Cette situation est éminemment déplorable, car elle crée du protectionnisme au Canada et contribue à faire monter les coûts de la construction et des immeubles, ce qui nuit à la compétitivité du Québec.
Malgré le jugement de la Cour suprême qui a reconnu la légitimité de la loi québécoise sur la construction, cette dernière demeure une cause de rigidité majeure dans l’économie et fait mal paraître le Québec. Pis encore, elle se répercute de façon insoupçonnée et insidieuse dans plusieurs sphères de notre vie collective. Même le calcul de la péréquation s’en trouve influencé
(voir la rubrique Droit au but de Francis Vailles en page 8).
Éditeur et rédacteur en chef
gagnejp@transcontinental.ca

Catégorie : Économie; Éditorial et opinions
Sujet(s) uniforme(s) : Accidents et sécurité au travail; Construction et industrie de la construction; Relations intergouvernementales
Taille : Moyen, 447 mots
(c) 2002 Les Affaires. Tous droits réservés.
Doc. : 20020309ZL0010

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